Grotesque au poète - Photo Presse
Jerusalem - Terre Sainte n°604, Novembre Decembre 2009.

Véronique van Eetvelde la peinture pour témoigner

(Cliquez ici pour voir un extrait de l'article en Français)

L’artiste belge, Véronique van Eetvelde, a séjourné trois ans à Jérusalem. Cette expérience l’a bouleversée humainement et spirituellement et l’a amenée à changer la nature même de sa peinture. Entretien.


Véronique van Eetvelde une rieuse jeune femme qui couvre de grands éclats de rire une sensibilité extrême. Après de brillantes études de commerce, et alors qu’une carrière prometteuse dans le marketing se dessinait, Véronique a choisi de réorienter sa carrière professionnelle vers sa vraie passion la peinture, c’est donc diplômée de l’Institut Supérieur de Peinture Van Der Kelen de Bruxelles, qu’elle est allée vivre à Vienne puis à Rome où elle a pu s’exercer à loisir sur les techniques acquises notamment en faux marbre, faux bois et trompe l’oeil. Le résultat s’expose toujours sur les murs de son appartement. Une peinture tout imprégnée de la ville de Rome elle même et des grands peintres classiques qui l’ont inspirée.

Son arrivée à Jérusalem a bouleversé son travail. « J’ai été très marquée, dit-elle, aussi bien par les paysages que par les difficultés de vie liées à la situation politique. Non seulement mes impressions romaines s’estompaient peu à peu, mais le choc, y compris de civilisation, était tel que j’ai senti que je ne pouvais plus peindre, en tout cas pas dans la même veine. Pourtant, poursuit elle, il y a des similitudes fortes entre les deux villes, toutes deux méditerranéennes, toutes deux si fortement liées à la foi chrétienne. Et à la fois si, à Rome, tout est beau, s’il y plane une ambiance singulière de décontraction, j’ai été confrontée à Jérusalem au contraste entre la vie de tous les jours, dure, avec ses contraintes vestimentaires, ses intrusions de la vie politique dans le quotidien - je pense par exemple aux check points etc. - et la beauté des paysages comme ceux du désert, vers Jéricho, avec les couleurs singulières de la terre et du sable. »

Un temps d’adaptation

Véronique avoue qu’au début elle a eu besoin de sortir de son quartier situé à Jérusalem-Est, à deux pas d’un camp de réfugiés, où dans les rues les détritus de toute sorte traduisent la détresse d’une vie sans issue.

« La découverte du mode de vie des Bédouins m’a transportée, me faisant faire aussi un bon vers le passé tant ils nous font toucher du doigt une vie qui peut être sensiblement identique à celle d’il y a deux mille ans. » « L’adaptation n’a pas été facile. Les premiers mois, je n’ai pas réussi à peindre. Puis j’ai recommencé en peignant la culture bédouine. » Elle en parle comme d’une valeur refuge,« dans les débuts » insiste-t-elle. Peu à peu, elle a apprivoisé Jérusalem, à moins que ce ne soit le contraire car ses voisins du dessous, chrétiens, l’ont accueillie et fait découvrir l’âme palestinienne. Leur fréquentation a été déterminante comme aussi celle de tous les Palestiniens, chrétiens ou musulmans, qu’elle croisait, jusqu’aux commerçants de ces innombrables et  incontournables bouis-bouis.

« Il m’a fallu six mois à un an pour, à force de rencontres, prendre conscience de la réalité de la vie des Palestiniens. Dès lors, peindre l’exotisme de la vie des Bédouins c’était bien, beau, mais j’ai ressenti le besoin de peindre aussi Jérusalem sa part d’exotisme comme sa tragédie humaine. »

Un moyen d’informer

Pour Véronique, le fait de peindre est en soi un ressourcement aussi, explique-t-elle, « je n’aurais pas pu peindre de la violence ou du sang, pourtant j’avais besoin de traduire une forme de brutalité. L’idée m’est alors venue d’utiliser des coupures de presse tirées des deux principaux quotidiens arabes de Jérusalem Al-Quds et Al Ayam. Des amis, me traduisaient les articles, les coupures d’électricité à Jenine, les humiliations aux check points, les incursions militaires(israéliennes) à Ramallah ou Béthléem, la colonisation de la Cisjordanie, tout ce dont j’étais moi même témoin ou dont je savais qu’il constituait le quotidien de ce peuple au milieu duquel je vivais. » C’est un choix artistique qui a commandé que les coupures de presse soient en arabe « La langue arabe est de toute beauté, son écriture, même d’imprimerie, est magnifique. Pour moi, l’arabe ajoutait artistiquement mais inscrivait aussi la toile dans le présent, dans la réalité. » Dans telle ou telle toile, plutôt que des articles, l’artiste a collé des photos. « Des occidentaux m’ont dit qu’ils ne lisaient pas l’arabe… Mais la photo est beaucoup plus agressive pour ces mêmes occidentaux. »

Certaines des toiles de Véronique intègrent aussi des photos d’archive sur l’exil consécutif à la Nakba (la catastrophe, en arabe). N’est-ce pas un acte particulièrement militant ?

« La Nakba n’évoquait rien pour moi à mon arrivée. Bien sûr, je connaissais l’histoire, l’arrivée des juifs, le déplacement des Palestiniens mais si j’ai intégré des photos de la Nakba, c'est pour dépeindre l'histoire d'une famille d'amis palestiniens, mais qui est exemplaire de ce que tant d'autres ont vécu. C’est une famille originaire de Jaffa qui en a été chassée en 1948 par les Israéliens. Ils avaient tout perdu au point que le grand-père, alors enfant, quand sa famille s’est posée à Ramallah, n’a pas pu aller à l’école et a dû commencer à travailler. C’est à la force du poignet que cette famille a refait surface, mais la Nakba est demeurée pour eux une déchirure, celle de la perte de leur terre ancestrale.

Une déchirure et une blessure d’autant plus vives que chaque année les commémorations autour de la naissance d’Israël sont une véritable provocation pour les Palestiniens qui les vivent comme une exaltation du mal et de l’injustice qui leur ont été faits et de ce qu’ils souffrent encore, exilés dans leur propre pays, indésirables sur leur propre terre.

Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich a écrit : ‘Je suis né ici et je n’oublierai pas’ et je voudrais pouvoir dire : ‘Je ne suis pas née ici mais je n’oublierai pas’. Une façon de dire, aux Palestiniens : j’ai compris, je sais votre douleur. Ceux d’entre eux qui ont vu mon travail sont très touchés qu’une étrangère saisisse l’importance de cette douleur. »

Une peinture politique ?

Mais cette peinture qui devient description d’une réalité politique est-elle toujours un ressourcement ? Je ne pose pas la question en ces termes à mon interlocutrice, je lui demande si elle a eu besoin de traduire ce qu’elle voyait et sa réponse débute par ses mots « oui, comme mère de famille »… puis elle part dans une longue énumération des situations absurdes vécues au coeur même de la plupart des familles palestiniennes où, par le jeu des alliances matrimoniales, avec quelqu’un de Jérusalem, ou d’Israël, ou des Territoires palestiniens, ou de l’étran-ger, les membres d’un même clan se retrouve avec des disparités d’identités civiles et de statut qui menacent la cellule familiale elle-même. « Celui ci pourra étudier aux États-Unis jouissant d’un passeport américain, la fille qui vient de Ramallah, pourtant native de Jérusalem, visite ici ses parents clandestinement… et malgré leur disparité de sort et donc de fortune, malgré les difficultés qui leur sont faites, les familles continuent de tout faire pour se réunir et pas un de ceux qui rencontrent le plus de difficultés à vivre ne dit un mot, ne jalouse, la situation de celui qui a le plus de facilités parce qu’il a la carte d’identité ou le passeport de la bonne couleur. » La cellule familiale est une des composantes de l’âme palestinienne, le sens de la famille y est encore très fort et cela force l’admiration de Véronique « On a complètement perdu ça en Europe. » Dans le cours de la conversation Véronique exprime aussi un besoin de partager ce qu’elle a découvert, de livrer une information qui n’est pas accessible en Occident « Quand on vit ici, et quand on lit la presse européenne, c'est flagrant, il y un fossé entre l'information relayée et la réalité telle qu'elle est vécue sur place au quotidien. »

Véronique a quitté Jérusalem cet été pour raisons familiales. Pour l’instant, les pinceaux n’ont pas encore été sollicités. Si, après avoir quitté Rome ses impressions romaines se sont estompées petit à petit, en quittant Jérusalem, Véronique souhaite parvenir à faire connaître la Palestine qu’elle a découverte, espérant notamment trouver un éditeur pour le conte palestinien qu’elle a illustré (voir page ci-contre). Elle ne sait pas encore si la Palestine va continuer d’inspirer sa peinture, ce qu’elle sait, c’est qu’elle reviendra « parce que j’y ai des amis très chers, et pour que cette ville ait du sens pour mes enfants qui y ont grandi, pour faire découvrir à Guilhem, né à Bethléem, la terre où il a vu le jour. « Moi, je ne suis pas née ici mais je n’oublierai pas. ». ■


Le 5e évangile, c’est la rencontre


Paul VI a dit que les paysages de Terre Sainte étaient le 5e évangile. J’ajouterai que les personnes elles aussi participent de la lecture de ce 5e évangile. Certes, la vie pastorale des Bédouins nous transporte 2 000 ans en arrière, mais la rencontre des personnes, la découverte de leur qualité d’accueil m’a bouleversée, s’entend aussi spirituellement. Vous avez faim et l’on vous donne à manger « une mesure, tassée, secouée, débordante » et moins on en a, plus on vous en donne. Cette générosité m’a vraiment touchée et m’a remémoré des passages évangéliques : le bon Samaritain, les pèlerins d’Emmaüs… J’ai toujours été stupéfaite que cette générosité ne soit pas altérée par la dureté de la situation politique et quand j’ai manifesté mon admiration à ces personnes, elles m’ont renvoyé le compliment me disant que c’était courageux de venir partager leur vie et de travailler à les aider. C’est difficile à entendre car nous ne sommes là que temporairement et ce que nous avons à supporter n’a pas de commune mesure avec ce qu’elles endurent. À la fois je ne veux pas généraliser, tous les Palestiniens ne sont pas comme cela, mais la plupart de ceux que j’ai rencontrés m’ont vraiment touchée. C’est pour cela que, sans hésiter, j’ai intégré des personnages contemporains à mes toiles évoquant des épisodes bibliques. C’est moins des épisodes bibliques que je voulais peindre que la générosité des gens qui m’a renvoyé à l’évangile, c’est pour cela que ce sont des gens d’aujourd’hui avec des textes bibliques. ■


Im Ali et Abu Ali, un conte illustré par Véronique van Eetvelde

Désireuse de mieux connaître la culture palestinienne, Véronique van Eetvelde a beaucoup lu. Parmi ses lectures, une l’a directement inspirée : le recueil de contes publié sous la direction de Sharif Kanaana « Il était plusieurs fois »(1). Elle y retrouve des inspirations semblables à Cendrillon, Le Petit Poucet etc.

Un conte a retenu son attention, pour « l’avoir fait beaucoup rire » dit-elle, Im Ali et Abu Ali. Elle décida de l’ilustrer. Elle aimerait bien exposer ce travail en Europe et plus encore l’éditer. C’est pour elle une autre façon de faire découvrir la Palestine et de donner envie de la visiter. « Ce pays est beau, les gens sont beaux. J’aimerais vraiment que mon travail donne envie à ceux qui le verront d’aller plus loin dans la connaissance de ce peuple et de partir à sa rencontre sur place. ■

1. « Il était plusieurs fois » Arcantères/Collection Unesco d’oeuvres représentatives, Paris, 1997, 608 p.



MARIE-ARMELLE BEAULIEU

Retouver Véronique van Eetvelde sur son site internet

www.veroniquevaneetvelde.com